Elle regardait autour d'elle. La brume épaisse l'empêchait de voir les champs d'herbes hautes qu'elle connaissait bien. Peu à peu, la brume se dissipa. Maintenant, elle la voyait. Cette douce et bonne terre. Elle pouvait déjà sentir cette atmosphère du début d'été. Elle avait déjà beaucoup voyagé mais jamais elle ne s'était sentie aussi bien qu'ici. Elle se sentait chez elle. C'était une fille de la ville. Elle n'était pas habituée à ce mélange d'humidité et de vent chaud sur son visage. Mais cette nouvelle maison d'été lui plaisait bien.
Si seulement son père était là pour voir ça. Étrangement, elle percevait mieux sa présence ici que nulle part ailleurs. Son père était là. Il était dans les fleurs, dans l'herbe, dans les arbres, dans le soleil... Il était là, dans cette maison. Ce vieux manoir déserté depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle avait du mal à imaginer. C'était à eux maintenant. Le domaine Mo Duecâ Chetaliena était à eux.
Un rire la tira de ses rêveries. Était-ce ça soeur qui commençait déjà à s'énerver ? Une charmante demoiselle vêtue d'une robe blanche, se faufilait entre les hautes herbes, les petites crevasses et les grosses pierres. Mais qui était-elle ? Qu'est-ce qu'elle venait faire sur leur propriété ?
- Eh ! Toi, là-bas !
Elle n'avait pas l'air de l'avoir entendu. Elle n'avait pas plus de quatorze ans. Sa robe était le qualificatif parfait d'une demoiselle de bonne famille. D'une enfant affublée d'un avenir respectable, mais ses traits rieurs, son sourire charmeur, ses yeux d'or et ses cheveux bruns lui donnaient un air innocent, doux et pur. Une madone.
Elle n'était pas seule. Un jeune homme la suivait. Son visage était aussi beau qu'un roi. Ses cheveux bouclés le rajeunissaient mais on voyait bien, à sa barbe naissante, qu'il était presque adulte. Ses vêtements étaient modestes, déchirer ici et là, sans être sales. Il était pauvre, mais il ne s'en souciait guère car il était fort. Il donnait l'impression d'un être de courage et de passion.
La jeune fille trébucha et s'affala sur le sol, qui avait perdu toutes traces de la rosée du matin. Les rires avaient cessé. Le sourire sur le visage du jeune homme avait disparu. Il la rejoignit et s'empressa de la retourner. Son coeur battait à tout rompre. Le sourire aux lèvres vierges de la jeune fille, le rassura. Il s'allongea près d'elle et tout deux regardèrent le ciel.
Ils y restèrent longtemps sans dire un mot. Une minute passa, sans qu'ils ne se touchent. Le garçon tenta sa chance pour lui prendre la main, mais il se ravisa aussitôt. Ce fut elle qui, défiant son rang et son devoir, se redressa et lui embrassa la joue. Elle se leva alors promptement et défroissa sa robe.
- Il faut que je rentre au domaine. Père doit m'attendre.
- Bien sûr, Mo Duecâ.
- S'il vous plaît, ne m'appelez pas comme ça.
Le jeune homme resta allonger en la regardant partir. Sa robe n'était plus tout à fait blanche, car l'herbe avait eu le temps de faire ses ravages. Après que la fille ne fut plus en vue, l'adolescent se releva. Il partit, d'abord lentement et en silence, dans une autre direction. Puis, il mit sa casquette sur sa tête et se mit à chanter.
Voelatto, man imeo,
Man imei so jilei,
Voelatte, je t'in prea
N'iea pes puer da li vei
Al fuet perdra lê tete
Ot senge qua l'omuer
Ost cemme cis voelettis
El sa fenu en bauo juir.
L'omuer ust on buuqeet di voelettas,
L'omuer ust plos duex qee ces fluerettas
Il était amoureux et il savait, maintenant, que sa gentille voisine l'aimait aussi. Celle qui les regardaient, incrédule, la fille de la nouvelle propriétaire de MO DUECÂ, regarda derrière elle, mais la jeune fille à la robe blanche avait disparu, dans le brouillard, comme elle était venue. Il en était de même pour son jeune amant, celui qui chantait
L'omuer ust on buuqeet di voelettas.